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Arthur Rimbaud
As translated by Oliver Bernard (1962)
Sensation
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue,
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux comme avec une femme.
Sensation
On the blue summer evenings, I shall go down the paths,
Getting pricked by the corn, crushing the short grass :
In a dream I shall feel its coolness on my feet.
I shall let the wind bathe my bare head.
I shall not speak, I shall think about nothing :
But endless love will mount in my soul ;
And I shall travel far, very far, like a gipsy,
Through the countryside - as happy as if I were with a woman.
March, 1870
Ophélie
I
Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir,
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.
Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or.
II
O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
C'est que les vents tombant des grand monts de Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;
C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ;
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;
C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara ton œil bleu !
III
- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Ophelia
I
On the calm black water where the stars are sleeping
White Ophelia floats like a great lily ;
Floats very slowly, lying in her long veils...
- In the far-off woods you can hear them sound the mort.
For more than a thousand years sad Ophelia
Has passed, a white phantom, down the long black river.
For more than a thousand years her sweet madness
Has murmured its ballad to the evening breeze.
The wind kisses her breasts and unfolds in a wreath
Her great veils rising and falling with the waters ;
The shivering willows weep on her shoulder,
The rushes lean over her wide, dreaming brow.
The ruffled water-lilies are sighing around her ;
At times she rouses, in a slumbering alder,
Some nest from which escapes a small rustle of wings ;
- A mysterious anthem falls from the golden stars.
II
O pale Ophelia ! beautiful as snow !
Yes child, you died, carried off by a river !
- It was the winds descending from the great mountains of Norway
That spoke to you in low voices of better freedom.
It was a breath of wind, that, twisting your great hair,
Brought strange rumors to your dreaming mind ;
It was your heart listening to the song of Nature
In the groans of the tree and the sighs of the nights ;
It was the voice of mad seas, the great roar,
That shattered your child's heart, too human and too soft ;
It was a handsome pale knight, a poor madman
Who one April morning sate mute at your knees !
Heaven ! Love ! Freedom ! What a dream, oh poor crazed Girl !
You melted to him as snow does to a fire ;
Your great visions strangled your words
- And fearful Infinity terrified your blue eye !
III
- And the poet says that by starlight
You come seeking, in the night, the flowers that you picked
And that he has seen on the water, lying in her long veils
White Ophelia floating, like a great lily.
Poems. May 15, 1870.
A la Musique
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
- L'orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
- Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : "En somme !..."
Epatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d'où le tabac par brins
Déborde - vous savez, c'est de la contrebande ; -
Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes..
- Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
Je ne dit pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.
J'ai bientôt déniché la bottine, le bas...
- Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
- Et mes désirs brutaux s'accrochent à leurs lèvres...
To Music
On the square which is chopped into mean little plots of grass,
The square where all is just so, both the trees and the flowers,
All the wheezy townsfolk whom the heat chokes bring
Each Thursday evening, their envious silliness.
- The military band, in the middle of the gardens,
Swing their shakos in the Waltz of the Fifes :
Round about, near the front rows, the town dandy struts ;
- The notary hangs like a charm from his own watch chain.
Private incomes in pince-nez point out all false notes :
Great counting-house desks, bloated, drag their stout spouses
Close by whom, like bustling elephant keepers,
Walk females whose flounces remind you of sales ;
On the green benches, retired grocers' clubs,
Poking the sand with their knobbed walking canes,
Gravely discuss trade agreements,
And then take snuff from silver boxes, and resume : "In short !..."
Spreading over his bench all the fat of his rump,
A pale-buttoned burgher, a Flemish corporation,
Savours his Onnaing, whence shreds of tobacco hang loose
You realize, it's smuggled, of course ;-
Along the grass borders yobs laugh in derision ;
And, melting to love at the sound of trombones,
Very simple, and sucking at roses, the little foot-soldiers
Fondle the babies to get round their nurses..
- As for me, I follow, dishevelled like a student,
Under the green chestnuts, the lively young girls :
Which they know very well, and they turn to me,
Laughing, eyes which are full of indiscreet things.
I don't say a word : I just keep on looking at
The skin of their white necks embroidered with stray locks :
I go hunting, beneath bodices and thin attire,
The divine back below the curve of the shoulders.
Soon I've discovered the boot and the stocking...
- I re-create their bodies, burning with fine fevers.
They find me absurd, and talk together in low voices...
- And my savage desires fasten on to their lips...
As translated by Oliver Bernard (1962)
Roman
I
On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...
II
-Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête ...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête ...
III
Le coeur fou Robinsonne à travers les romans,
Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux col effrayant de son père ...
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif ...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines ...
IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire !...
- Ce soir-là,... - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
Romance
I
When you are seventeen you aren't really serious.
- One fine evening, you've had enough of beer and lemonade,
And the rowdy cafes with their dazzling lights !
- You go walking beneath the green lime trees of the promenade.
The lime trees smell good on fine evenings in June !
The air is so soft sometimes, you close your eyelids ;
The wind, full of sounds, - the town's not far away -
Carries odours of vines, and odours of beer...
II
- Then you see a very tiny rag
Of dark blue, framed by a small branch,
Pierced by an unlucky star which is melting away
With soft little shivers, small, perfectly white...
June night ! Seventeen ! - You let yourself get drunk.
The sap is champagne and goes straight to your head...
You are wandering ; you feel a kiss on your lips
Which quivers there like something small and alive...
III
Your mad heart goes Crusoeing through all the romances,
- When, under the light of a pale street lamp,
Passes a young girl with charming little airs,
In the shadow of her father's terrifying stiff collar...
And because you strike her as absurdly naif,
As she trots along in her little ankle boots,
She turns, wide awake, with a brisk movement...
And then cavatinas die on your lips...
IV
You're in love. Taken until the month of August.
You're in love - Your sonnets make Her laugh.
All your friends disappear, you are not quite the thing.
- Then your adored one, one evening, condescends to write to you...!
That evening,... - you go back again to the dazzling cafes,
You ask for beer or for lemonade...
- You are not really serious when you are seventeen
And there are green lime trees on the promenade...
September 29, 1870
Ma Bohème (Fantaisie)
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !
My Bohemian Life (Fantasy)
I went off with my hands in my torn coat pockets ;
My overcoat too was becoming ideal ;
I travelled beneath the sky, Muse! and I was your vassal ;
Oh dear me! what marvellous loves I dreamed of !
My only pair of breeches had a big whole in them.
– Stargazing Tom Thumb, I sowed rhymes along my way.
My tavern was at the Sign of the Great Bear.
– My stars in the sky rustled softly.
And I listened to them, sitting on the road-sides
On those pleasant September evenings while I felt drops
Of dew on my forehead like vigorous wine ;
And while, rhyming among the fantastical shadows,
I plucked like the strings of a lyre the elastics
Of my tattered boots, one foot close to my heart !
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